Chapitre 2 : Agar l’intouchable

L’an 508, mois d’Acar

 

Cinq longues années se sont écoulées depuis  l’exode de  Morel et ses hommes dans les montagnes.

Les Granopées sont toutes les chaines de montagnes siégeant au nord d’Erion. Les flancs abrupts se mélangent aux cols pentus. On dissocie trois monts principaux. Le premier, le plus élevé, est le mont Mégalir où trône le visage géant de Faryonne. Il faut gravir des centaines de marches pour y parvenir. Le second, moins haut, le mont Millésim contient Zyonne et des canaux plus ou moins dominants. Le dernier, le mont Altar, se dessine le profil de l’autel de la terre. Le chemin sacré est une longue route depuis la forêt de Sylboria, en passant par Zyonne, par le mont Mégalir et se finissant par le mont Altar. La population locale  pratique le Tuele Latueshi (rituel de la terre), un rituel populaire pour célébrer la venue de  « kuatulla » (Quateria en vieux quatérien) et entamer les séries de prières à Faryonne, la déesse mère.

Zyonne est une  ville en haute altitude accessible depuis la marche vers le ravin d’Elfèse, en traversant les Granopées puis en atteignant le mont Millésim. Ces constructions gigantesques datent de deux mille ans et furent élaborées par Estagène, un architecte, dont les aïeux avaient créée le passage de  Gé. La cité compte en moyenne pas plus de deux mille résidents. Les habitants de Zyonne sont appelés les norfariens.

Le blason du royaume de Farion comporte trois épées et trois montagnes : une pour le mont Megalir, une pour Zyonne, et enfin une pour Farys, une cité bâtie dans les hautes montagnes à l’ouest des Granopées. Le fond noir désigne tout simplement la nuit car les nuits y sont sèches et froides. Zyonne est un consensus où chaque chef de chaque village vote et donne son appréciation depuis la chute de Quaterias XXXXI, le 4 septembre 125. Leur rendement provient surtout des mines riches en zinc, plomb, mithril, titane mais aussi en Calcite, Feldspath, ambre. Leur spécialité locale est la guérison, beaucoup de médecin sont formés ici aux remèdes naturels avec des plantes en provenance du royaume de Lyd. Au contraire de la science bastéenne réputée instable et douloureuse. On trouvera des métiers comme cordier, mineur, ou prêtre.

Après leur fuite de Luciden, le roi Zirbadem a découvert la supercherie et a fait séquestrer toutes les maisons comportant les pains marqués du message de Morel.  Devenu paranoïaque, Zirbadem a également fait enchaîner le jeune prince dans sa tour.   La reine, complétement sous l’emprise du roi, continué à s’afficher à ses côtés sans aucune retenue. La reine disposant de la vie  de l’élue et de celle de son fils ne cèdera pas Luciden. Dilwen et Calev se sont rallié au campement provisoire de Morel.

Honoré et Morel étaient devenus les nouveaux chefs  de la bannière des trois épées.  Il leur fallu cinq années  pour rassembler leur force en un seul point, pour les entraîner à ce qu’ils allaient devoir affronter, et pour construire armes et engins de  guerre.  Plusieurs batailles avaient eues lieues ; Honoré tenta de récupérer le village de Prosgencourt mais il subit une cuisante défaite.  Il lança ensuite une campagne de recrutement ciblée pour enrôler les meilleurs guerriers. Agar était l’un d’entre eux.

Un titre est donné à un quaterien par le roi, s’il en est digne, qu’il est dévoué à ce dernier, et qu’il fait preuve d’actes héroïques. Le sacrement d’Agar fut célébrer au temple des dieux mineurs sur l’île de Sylhen, en 498. Léopold II éleva Agar au rang de chevalier. Il avait déjà de nombreuses années au service de son souverain, il a sauvé la vie de son commandant lors d’un incendie qui a éclaté en l’an 484. Le feu avait été déclaré accidentel.

Agar était un homme de grande posture, des épaules larges, une apparence musclée et un nez légèrement arqué. Son regard froid témoigne de sa sagesse comme de sa force. Ce quatérien là n’admet pas les provocations même s’il est d’une grande tolérance La plupart du temps serein il ne ménage pas ses adversaires. Cette impartialité lui a valu de plaire à la cour, notamment à Shonarque, un des grands juges, et noble de surcroit. Les idées politiques d’Agar penchent vers l’équité et l’idéal d’une monarchie républicaine en ayant toujours une royauté présente, rejoignait les idées de Shonarque. Les partisans à la république étaient tous enfermés pour trahison envers la couronne. Mais Léopold II, souverain trop indulgent, finissait par leur accorder la vie sauve en les condamnant aux travaux forcés. C’est ainsi que les exilés se retrouvaient à la mine de Vorkast ou de Badum. Agar côtoyait Morel depuis des décennies. Il avait servi sous son commandement. Il lui était totalement dévoué. Mais il ignorait encore jusqu’à une certaine époque, que Morel nourrissait des discours révolutionnaires contre le roi et de ses amitiés avec les frères Tébocher. Il avait ses propres démons à affronter. Il les maintenait sous scellée les forçant à perdurer dans les profondeurs. Agar ne parlait pas non plus de son passé, il avait enterrée sa mère quelques temps plus tôt. La douleur de l’avoir perdue se faisait encore ressentir mais il évitait d’y penser. Le passé devint une charge à porter. L’obtention de son titre dissipait  tous les maux, sa mère avait été fière de lui.

La rencontre

Il pleuvait fort ce jour-là et parmi la foule d’hommes robustes, une silhouette apparue. Le soleil décida à montrer de faibles rayons dont un se profila sur l’ombre. La lumière esquissa, peu à peu, les contours d’une forme féminine qui devint harmonieuses. Cette poésie visuelle traduisait les traits d’une belle femme à la longue chevelure rouge lâchée, un peu sauvage, flottant au gré du vent. Elle portait une épée ciselée d’or et d’argent avec une tête de dragon sur le pommeau, avec élégance. Sa posture bien agencée n’avait d’égale que l’éclat de sa beauté. Ses vêtements, faits de cuir cousus habilement, dessinaient la grandeur de sa taille, le pourtour charmant de sa poitrine et de ses fesses, et révélaient une apparence musclée dans son intégralité. Ce n’était pas le genre de personne à s’accoutrer de robes et autres fantaisies féminines. Elle se retourna avec son regard profond et rougeoyant pour poser les yeux sur Agar. Alors qu’il l’avait à portée de vue, Agar fut surpris de trouver une femme au milieu des troupes de recrutement. Il fut également étonné que son alter ego puisse être aussi séduisant.

Il se décida à exécuter le premier pas, il avança dans sa direction. Elle continuait à jeter un coup d’œil sur lui. Au fur et à mesure qu’Agar approchait, elle reculait, essayant de se perdre parmi la masse populaire. Il se mit à courir vers elle, curieux de faire sa faire sa rencontre. Il parvint à lui rattraper le bras et à la retenir, mais elle se retourna, et sans qu’Agar, n’ai eu le temps de réagir, elle le gifla.

« – comment osez-vous me toucher ? Qui êtes-vous ? », Dit-elle

« – Je suis Agar, fils de Materguan et vous ? Allez-vous me révéler qui vous êtes ? », Dit-il

« – Je me nomme Erynne, fille de Bernès, pourquoi me regardiez-vous ? », dit-elle

« -J’admire ce que vous êtes. « Dit-il

« – Ce que je semble être, je ne crois pas vous connaître ou à quel moment nous sommes nous présenter, » dit-elle

« – Nous venons faire connaissance, nous avons échangé nos noms et je suis ravie de vous connaître. »

Sur ces paroles, elle dégaina son épée, la pointant vers Agar :

«  Ce n’est pas mon souhait, je suis de mauvaise compagnie et de toute façon mes intérêts ne vont pas vers les hommes. A vous de faire machine arrière et de retourner d’où vous venez sinon il vous faudra me passer sur le corps ». Dit-elle.

Agar, amusé, se mit à songer qu’Erynne divaguait et qu’elle n’était pas sérieuse alors il montra le pommeau de son épée, pour faire comprendre à Erynne qu’il n’avait pas l’intention de se battre. Erynne, déterminée, le poussa en arrière, puis redirigea son arme vers lui. Agar, consterné, et à bout de patience sortit son épée. Les deux personnages se tenaient pile face au soleil.

Ils tenaient leur garde ouverte, position propice à la bataille. Erynne engagea le duel, elle avança furtivement vers lui essayant de trouver une opportunité de le faucher dans le dos. Agar contra son attaque, les épées s’entrechoquèrent du haut vers le bas. Ils revinrent à une posture initiale.

« C’est ainsi que tu te bats, à essayer de viser dans le dos, tu es dans le domaine des couards. », dit-il

« Je ne me soumets à aucune règle, seule la victoire m’importe, quel que soit le moyen d’y arriver ! », dit-elle

Puis elle rajouta « Qu’attends tu pour te battre, je vois encore un qui pense que les femmes sont inutiles ou ne sont bonnes qu’à broder et à s’occuper du foyer !  » Rétorqua-t-elle.

Agar demeurait  fixe, il n’avait jamais était en duel contre une femme. Cette idée le déstabilisait et il ne savait pas comment s’y prendre sans trop l’abîmer. Erynne retenta sa chance avec une parade frontale. Agar esquiva de plus bel, elle n’était pas assez rapide, beaucoup trop impétueuse.  Erynne se retrouva à terre, elle devait avouer que son adversaire était plus fort qu’elle et qu’elle n’arrivera à rien de cette façon. Agar se pencha vers elle et lui tendit la main :

« Il y aura d’autres batailles », dit-il

«  Je vais m’entraîner dur jusqu’à te battre un jour prochain », dit-elle

Le ciel commença à s’assombrir et le voile de la nuit, encore drapé, se déroula doucement. Le recrutement des soldats était terminé. Agar et Erynne appartenaient maintenant aux enrôlés. Agar invita Erynne à partager son feu. Elle accepta avec une certaine indifférence.

Quelques heures plus tard, Agar alluma le feu grâce à des pierres, il disposait de plus d’un tour dans son sac. Il était au courant des moyens de survie. Erynne s’installa près des flammes, pensive, la tête dans ses rêves. Agar porta les yeux sur elle :

« A quoi penses-tu ? », lui demanda-t-il

» Je me dis qu’il y a plein de secrets en ce monde, que celui-ci est vaste, trop vaste pour les quateriens », répondit-elle

« Tu n’es pas seule, ici tous les hommes doivent penser la même chose. Si on voit les choses ainsi, la terre paraît forcément immense. Et plus tu as cette vision, plus tu te noies dans les méandres de la solitude ».

Erynne fit vœu de silence, se rendant compte qu’elle avait à faire à une personne sage et philosophe. Elle respecte cela. Elle était rassurée, une part d’elle-même  la poussait toujours vers les extrêmes. Elle entrevoyait fréquemment le pire pour éviter d’être déçue ou surprise. Agar entreprit de nouveau le dialogue :

« Je sais de quoi le monde est fait, mais je ne sais pas d’où nous venons et pourquoi nous sommes là. D’où viens-tu ? », Demanda-t-il

« J’ignore d’où je viens, je sais que mes parents n’étaient mes vrais parents. », dit-elle

« Moi aussi je n’ai pas connu mon vrai père. A l’âge de quatre ans, malgré ma mère, j’ai été confié à une famille dont le père, Midgarl, me battait. » Dit-il

» N’as-tu pas essayé de te venger», dit-elle

« Non, cela va te paraître étrange mais je suis reconnaissant. C’est à lui que je dois l’homme que je suis devenu, un guerrier», dit-il

« Comment peux-tu être reconnaissant envers une personne qui t’a frappé ? J’avoue me perdre dans ton raisonnement », dit-elle

« La vie m’a enseigné à devenir ce que je suis, et même si je lui en ai longtemps voulu, la haine ne fait pas avancer. Je suis souvent pris, malgré moi pour exemple, et de ce fait, je me dois d’en être un. », Dit-il

Erynne fut davantage réconfortée qu’elle éprouvait désormais une certaine admiration. On désire toujours ce que l’on voudrait être ou ce que l’on ne possède pas. L’envie n’appartenait pas aux habitudes d’Erynne. Elle demeure une femme forte psychologiquement. La nuit était à présent tombée, les animaux barbotaient dans les feuillages. Erynne, exténuée, alla se coucher. Agar resta silencieux près de son feu. Intérieurement, il était heureux, son silence était trahi par le sourire qu’il affichait.

Durant la nuit, Agar fut réveillé par un bruit provenant des bois. Il se leva pour aller voir cela de plus près. Il vit une ombre s’esquisser et disparaître derrière les buissons. Il n’eut pas le temps de voir qui c’était.

La voie de la bénédiction

Ils débutèrent le rite sacré du Tuele  Latueshi, tout guerrier se devait d’appliquer cette coutume avant la guerre pour avoir la bénédiction des dieux. La voie vers les Granopées durerait plusieurs jours, ils étaient de transporter de la terre récoltée aux pieds des drasillions, ces arbres dont les racines recouvrent les temples.  La boue était tenue de rester humide pendant tout l’itinéraire. Elle était transportée dans une cuve en  plomb. Avant le départ, ils tracèrent un arbre sur le sol de Zyonne, et se tenaient face au nord, en direction du visage de Faryonne. La légende  veut que la déesse ensemencée par Brasacar, et au contact de Mirale, ait soudainement débuté une grossesse pour donner naissance à ce que les anciens nommaient « la kuatulla ».  Les premières prières sont citées dans l’ancien quaterien. Ils déposèrent trois pierres, chacune comportant un symbole gravé, en réponse aux trois monts dominants.  Ils y croisèrent trois épées, celles des deux chefs et du gardien du temple.  Et ils levèrent les mains vers le ciel, métaphore de la cime des arbres puis les rabaissèrent vers le sol, montrant ainsi le royaume de la déesse mère. Ils venaient de finir le premier passage du mont Millésime. Le chemin pouvait être entreprit, la randonnée passa  ensuite par le mont Mégalir où ils durent pratiquer le même rite. Ils suivirent la voie balisée de drapeaux noirs. Le trajet dessine une montagne symbolisant la puissance de Faryonne. L’escale continua, le temps du voyage pris une journée et ils s’arrêtèrent en haut des marches.  Après ce périple, les quateriens, qui étaient alors une centaine habillés de robes brunes, continuèrent vers le dernier point de rituel : le mont Altar. Ils avancèrent sur la piste pendant la nuit. Ils ne devaient pas s’arrêter que le culte n’était pas achevé. Ils descendirent les marches escarpées pour aller découvrir le mont le plus bas. Débarquant sur place, après le rite, ils ont pu se reposer  et y passèrent le crépuscule.  A l’aube, ils devaient retourner vers Zyonne en prenant un raccourci à travers le ravin d’Elfèse. La terre contenue servit à la plantation d’un nouveau drasilion. De retour à la ville, il faisait nuit.